La phonétique historique


Le temps change toute chose: il n’y aucune raison pour
que la langue échappe à cette loi universelle.

Ferdinand de Saussure
linguiste suisse (1857-1913)

La phonétique historique, qu'est-ce ?

L'étude de l'étymologie montre comment un mot évolue dans une langue au court du temps, et cela en suivant des lois à peu près universelles (pour le groupe des langues romanes en tout cas). Les lois étudiées l'ont été pour le français, mais une analyse sommaire montre comment certaines de ces lois ont également été à l'origine du corse actuel (lire à ce sujet [41]). Le corse a beaucoup moins que le français subi de grosses modifications par rapport au latin.

Voir aussi Notions de linguistique, phonèmes, graphèmes.

Glossaire

Voici quelques termes de vocabulaire technique qu'il est indispensables de connaître pour lire des ouvrages sur la phonétique ou la phonétique historique.

Terme technique

Définition

oxyton

mot accentué sur la dernière syllabe.

paroxyton

mot accentué sur l'avant-dernière syllabe.

proparoxyton

mot accentué sur la syllabe antépénultième.

diphtongue *

Une diphtongue se produit lorsque deux voyelles se font
successivement entendre au sein d'une même syllabe.
Il s'agit donc d'une voyelle complexe dont le timbre
se modifie au cours de son émission. Il est très important
de ne pas la confondre avec la fausse diphtongue, très courante
en français, un groupe de deux lettres notant un graphème.

triphtongue

Une diphtongue se produit lorsque trois voyelles se font
successivement entendre au sein d'une même syllabe.
Il s'agit donc d'une voyelle complexe dont le timbre
se modifie deux fois au cours de son émission.

hiatus

Le hiatus consiste en la rencontre immédiate de deux voyelles
pleines à l'intérieur d'un mot (ou entre deux mots).
Ces deux voyelles contiguës sont séparées par une coupe : haïr, oasis, aorte.

intervocalique

placé entre deux voyelles.

* : Il existe plusieurs définitions de la diphtongue et l'on est donc bien embêté. Certains disent qu'il n'y a plus de diphtongues en français moderne : la graphie moderne ai, au, ou, eu, oi, ... (fausses diphtongues) est une sorte de fossile de la prononciation de l'ancien français.

Le Latin

Puisque le corse est majoritairement issu du latin, intéressons-nous à cette dernière. Notamment, la place de l'accent tonique est très important puisqu'il est déterminant dans l'évolution des langues romanes.

Le Latin a 5 voyelles (a,e,i,o,u) qui peuvent être brèves ou longues (les mêmes surlignées) et trois diphtongues (toujours longues) : oe, ae et au.

Une syllabe est fermée si elle se termine par une consonne (la voyelle est dite entravée) : trem dans patrem.
Une syllabe est ouverte si elle se termine par une voyelle (la voyelle est dite libre) : pa dans patrem.
Une syllabe est brève si elle est ouverte et contient une voyelle brève.
Une syllabe est longue :

- si elle est fermée,
- si elle est ouverte et contient une diphtongue,
- si elle est ouverte et contient une voyelle longue.

Le latin est une langue à accent tonique libre. Chaque mot a une syllabe accentuée (elle porte l'accent tonique):

A - Certains monosyllabes sont accentués, d'autres, comme les prépositions et les conjonctions, ne le sont pas.
B - Dans les mots de deux syllabes, c'est la première qui est accentuée (la diphtongue compte pour une seule syllabe).
C - Dans les mots de plus de deux syllabes, l'accent est sur l'avant-dernière (la pénultième), si elle est longue; sinon il porte sur l'antépénultième.

Donc la seule difficulté pour savoir où se situe l'accent tonique est ce dernier cas : comment être sûr que la pénultième syllabe est longue quand elle est ouverte ? C'est l'expérience qui permet de la savoir. Par contre, on sait que les infinitifs en -àre et -ìre, les participes en -àtus et les substantifs en -tàtem ont leur accent tonique sur la pénultième syllabe. Ainsi, cantàre, venìre, cantàtu, bonitàte.

Remarque : contrairement au latin, le corse possède des mots de deux syllabes et plus accentués sur la dernière ! Ils sont issus de la troncature du mot anciennement utilisé : cantare en italien ---> cantà (verbes en), capire en italien ---> capì = capisce (verbes en), libertà (vient de libertai).

Quelques lois de mutation ... et des exemples

L'étude de l'étymologie montre comment un mot évolue dans une langue au court du temps, et cela en suivant des lois à peu près universelles (pour le groupe des langues romanes en tout cas). Ce tableau n'a rien d'exhaustif : il donne quelques idées du pourquoi et du comment de l'évolution des langues.

Exemples :

Latin

Français

Exemples : Du latin au français Et en corse ?
    Latin -->

Ancien fr.

--> Fr. moderne    
Les Voyelles   

c(a) en début de mot

ch

capra

-->
[k'abra]
-->

chèvre

 

capra [k'abra]

 

capillus

-->   -->

cheveu

 

capellu [kab'ɛllu]

a accentué

é / è

capra

-->
[k'abra]
-->

chèvre

 

capra [k'abra]

 

patrem

-->   -->

père

 

 

 

 

riparia

-->   -->

rivière

 

 

Les Consonnes

b intervocalique

v

caballus

-->   -->

cheval

 

cavallu [kaw'allu]

 

 

faba

-->
[f'ava]
-->

fève

 

fava [f'awa]

 

rien

nuba

-->
[n'uwa]
-->

nue

 

u babbu [u w'abbu]

br intervocalique

vr

labra

-->
[l'avra]
-->

lèvre

 

labbru / labru [l'abru]

c intervocalique

g --> rien

securu

-->
[s'eguru]
-->

sûr

 

sicuru [sig'uru]

d intervocalique

rien

fide

-->   -->

foi

 

fede [f'ɛðɛ]

dr intervocalique

rien

 

 
 

 

 

 

p intervocalique

v

capillus

-->   -->

cheveu

 

capellu [kab'ɛllu]

 

 

ripa

-->
[r'iba]
-->

rive

 

ripa [r'iba]

 

 

sapone

--> -->

savon

 

savone [saw'ɔ̃nɛ]

pr intervocalique

vr

capra

-->
[k'abra]
-->

chèvre

 

capra [k'abra]

s intervocalique

z

pesare

-->
[pez'are]*
-->

peser

 

pisà [piz'a]

t intervocalique***

d --> rien

vita

-->
[v'ida]
-->

vie

 

vita [v'ida]

tr intervocalique

dr --> rien

patrem

-->
[p'adre]
-->

père

 

 

 

 

petra

-->
[p'edra]
-->

pierre

 

petra [p'edra]

v intervocalique

w

lavare

-->
[law'are]
-->

laver

 

lavà [law'a]

 

rien

pavore

-->
[paw'ɔre]
-->

peur

 

avanzà [awants'a]

r change de place**

r

formaticum

-->
[form'aʒ]
-->

fromage

 

furmagliu

 

 

berbicem

-->
[b'ɛrbis]
-->

brebis

   

 

 

turbulare

--> -->

troubler

   

Ces exemples montrent que le corse reproduit, mais de manière dynamique (les consonnes concernées ont deux réalisations), ces mutations qui sont statiques ailleurs (la mutation s'est ou ne s'est pas produite, mais de manière définitive).

* : Le s est déjà sonorisé en latin à la fin de IVème siècle.
** : C'est le phénomène de métathèse qui ne concerne d'ailleurs pas que le r. Notez par exemple la tendance actuelle : beaucoup disent infractus au lieu de infarctus. Voir Texte de comparaison corse/italien et métathèse.
*** : Extrait de [42] p.128. "Il faut tout d'abord se rappeler que le -t- du latin placé entre deux voyelles n'est plus présent, pas même sous une forme modifiée, dans les mots de la langue française, alors qu'il a survécu dans les langues du Midi en se changeant en -d- : à partir de seta latin, le -t- laissé aucune trace dans soie en français, mais le mot a évolué en sedo en provençal. De même, amata latin a abouti à aimée en français et à amado en provençal. Comme on sait en outre que le suffixe -ade vient du latin -ata, on est donc fortement tenté d'attribuer aux variétés occitanes l'origine de tous les mots français en -ade. Or d'autres langues romanes ont aussi vu évoluer le -t- intervocalique du latin en -t-, par exemple l'espagnol et le portugais, ainsi que les parlers de l'Italie du Nord [et du corse du nord - note personnelle]."
Sur ce point précis, il faut noter que ce qui distingue le corse (du nord puisque dans le sud le -t- ne mute pas) des autres langues romanes nationales, c'est que le -t- en position faible mute dynamiquement en -d-. Amata qui veut dire aimée se dira [am'ada] au nord et [am'ata] au sud : dans ce cas, la mutation n'est pas dynamique puisque ce mot se prononce toujours pareil au nord (on pourrait ici presque l'écrire amada ... si le -d- intervocalique ne mutait pas lui aussi !) et toujours pareil au sud. Par contre (et c'est là l'aspect dynamique dont je parlais), au nord on dit 'un trenu' ['un tr'ɛ̃nu] mais 'u trenu' [udr'ɛ̃nu]. Pour conserver une certaine unité de l'écriture de la langue corse, il est heureux que l'on ait gardé amata pour tout le monde (il y a déjà suffisament d'écarts pour ne pas en rajouter). La connaissance des règles de mutation consonantique suffit à lire correctement.
Notons également que le -d- intervocalique ne se prononce pas en corse du nord : Madonna [ma'ɔnna] (en corse du sud [mad'ɔnna] ). Ce phénomène est le même que celui qui a fait passer le seta latin à sedo (-t- devient -d-) puis à soie (-d- disparait).