Textes comparés en corse et italien


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Pour être tout à fait honnête avec l'esprit de l'auteur, je restitue ici les trois textes qu'il a écrits afin de justifier sa propre écriture, et la note préliminaire. Il se trouve que ce qu'il appelle "italien modifié" est (à peu près) l'écriture moderne du corse et "corse véritable" l'ancienne, maintenant à peu près universellement abandonnée. La justification de ce que Jean Albertini appelle "Corse véritable" semble être de se rapprocher autant que possible des racines latines (et peut-être aussi de s'éloigner au maximum de l'italien !). Voici l'introduction donnée par l'auteur lui-même à ces textes. C'est assez instructif. On constate que la querelle a fait rage ! La forme d'écriture préconisée par l'auteur n'a pas été retenue !

J'ai toutefois ajouté au texte original quelques notes personnelles surlignées.


Texte de Jean Albertini

Note succincte sur l'écriture du corse

Le corse n'est pas un dialecte italien. C'est un dialecte roman qui est souvent plus proche d'autres langues romanes, du portugais, de l'espagnol, du monégasque, voire du catalan ou même du français que de l'italien classique.
En outre le corse, d'une façon générale, est beaucoup plus proche du latin que cet italien classique lui-même.
Pourquoi alors le corse, tel qu'il a parfois été écrit par certains corsisants, prend-il un aspect si proche de celui de l'italien classique, au point que , par exemple, la réaction des membres du conseil national des langues régionales, à la lecture de certains des textes qui leur étaient présentés, fut : « Ce dialecte ne peut être admis comme langue régionale "française". C'est un dialecte italien. »
La raison est simple :
Lorsque, entre le milieu du XIXe siècle et les débuts du XXe, un certain nombre de Corses décidèrent de réagir, par l'écriture, contre l'abandon progressif et, pire peut-être, la corruption du dialecte par les gallicismes et barbarismes en tout genre, il s'agissait d'hommes de bonne volonté qui n'étaient ni des linguistes ni même, bien souvent, des latinistes.
Pour s'assurer une base, ils crurent devoir se tourner vers la langue de la nation qui leur semblait, à la fois historiquement et géographiquement, la plus proche de l'Ile, et entreprirent en fait l'écriture du corse à partir de l'italien. Plus tard, d'autres, que leur culture aurait pu protéger de l'erreur, emboîtèrent le pas. Plusieurs éprouvaient pour le dialecte de leur "petite patrie" une sorte de complexe d'infériorité en face de la langue de grande culture de Dante et Pétrarque. Quelques-uns, très peu nombreux, subissaient l'influence de l'irrédentisme culturel artificiellement activé par le régime fasciste.
Ces corsisants marquèrent bien certaines différences, qu'il eût été impossible de passer sous silence, l'u (ou) final au lieu du o, par exemple : mais butant sur certaines autres, en réalité les plus importantes, ou bien ils les escamotèrent purement et simplement, ou bien ils s'efforcèrent, maladroitement et hors de toutes les règles linguistiques (traduisant notamment des sons dentaux par des gutturales !) 1 de construire un pont entre l'orthographe italienne correspondante et la prononciation véritable du dialecte, tenu pour une corruption patoisante d'une "langue italienne" beaucoup plus récente que le dialecte lui-même.
Ainsi ils aboutirent, comme on l'a déjà remarqué, à « des graphies d'initiés, absolument méconnaissables aussi bien de l'oeil de l'étranger qui les a entendu prononcer par hasard que pour celui du jeune écolier autochtone qui les emploie depuis sa naissance ».
De même, lorsqu'ils voulurent écrire des "grammaires" corses, s'acharnèrent-ils à traduire en corse (tel qu'ils l'écrivaient !) de larges portions de grammaires italiennes ou françaises, et pas du tout à rédiger les règles du bon usage du corse, bon usage qui n'existait bien évidemment que dans la langue parlée et chantée, langue parfaitement évoluée et, en quelque sorte, littéraire avant l'écriture.
Notons au passage qu'ils furent subtilement aidés dans cette entreprise par l'écriture officielle des noms de localités corses, écriture qui date de l'occupation génoise. Ces noms de localités ne sont en effet pas écrits en corse, mais en italien : Ajaccio pour Aiacciu, Corte pour Corti, Venaco pour Benacu, Vico pour Bicu, Porto-Vecchio pour Portu-Vè, Bonifacio pour Bunifaziu, Aullène pour Auddè, Cauro pour Cavru, Sollacaro pour Suddacarò, etc. Il en est d'ailleurs de même pour les noms de famille.

1 : "Le son dieu s'écrit gh, le son tieu s'écrit ch" a-t-on pu lire dans un organe corse de Paris désireux de diffuser quelques notions d'écriture du corse. (note de l'auteur) *

* : dans ce cas en effet, une même graphie génère deux sons différents. Notez toutefois que cet état de fait existe en français. Voir à ce sujet Notions de linguistique, phonèmes, graphèmes . Cela dit, si on peut l'éviter au maximum, ce n'est que mieux !


Quelques règles générales (extraits significatifs)

A.- Les voyelles

(...)
2) Contrairement à ce qui se passe pour l'italien, les voyelles nasales existent en corse. (...)
3) Y est utile pour écrire un corse rationnel et correct. Ainsi, nous disons, pour « aider », ayuddà (cf. l'espagnol ayudar) Les corsisants auxquels nous faisions allusion plus haut, parce que l'y n'existe pas en italien, se sont escrimés à écrire ce mot tantôt aghiudà, tantôt ajudà, etc 1. Ils ont été ainsi conduits à utiliser le J comme une voyelle, alors qu'il est une consonne nécessaire dans l'écriture du corse véritable, ainsi que nous le verrons plus tard.
Notons cependant ici que nous retrouvons encore une fois la référence à l'italien, où le j consonne n'existe pas, parce que le son je n'y existe pas. (...)

1 : en fait de nos jours aiutà

B.- Les consonnes

Mais c'est dans la prononciation des consonnes que se marque la première grande différence entre le corse et l'italien.
(...)
Le son Je existe en corse alors qu'il n'existe pas en italien. Et il n'y a aucune raison de ne pas le traduire par la lettre j.
Le fromage u caju, le seigneur u jo, ... Notons toujours que, là encore, les amateurs d'italien modifié se sont escrimés à remplacer le simple j par des complications telles que u sgio, u casgiu, etc., qui ne représentent même pas le son véritable. 1

1 : selon moi, un tel argument ne tient pas, sauf à être préalablement francophone. En vertu de quel principe le j définirait-il de manière universelle le son [ʒ] ? C'est vrai en français. Le son [ʃ] est rendu (en autre) en français par ch (cheval) et en italien par sci (scienza [ʃ'ɛntsa]) : chacun la sienne. Le son [ʒ] n'existe pas en italien, pourquoi le corse utiliserait plus le j (à la française donc) que sgi qui a une certaine logique ? Voir à ce sujet l'histoire de l'écriture du corse.

C.- Une différence essentielle entre corse et italien

Une règle absolue du corse est que tout ce qui, en italien, donne le son traduit par cchi ([ki]) devient en corse le son tti.
ex : vieux = vecchio = vettiu.
De la même façon, le son qui, en italien, se traduit ggi ([ʤ]) devient en corse le son di, traduit selon le cas par ddi ou ti.
ex : mai = maggio = maddiu, aujourd'hui = oggi = hoddie.
Il faut noter que, très souvent, comme on peut le constater à la lecture de ces deux exemples, le corse est ainsi beaucoup plus proche du latin (vetus, hodie) que l'italien lui-même.
Or, comment certains de nos corsisants orthographient-ils ces deux mots ? vecchiu et oghje. 1
On notera, dès ce second exemple, la tendance d'hommes sans connaissances linguistiques à représenter chaque son particulier par un graphisme qui peut devenir très compliqué dès qu'ils ne s'en tiennent pas à une écriture proprement italienne.
La règle énoncée plus haut est une règle générale, susceptible d'extension en tête des mots au simple g italien qui devient généralement d, et au simple ch italien qui devient généralement t.
ex : appeler = chiamare = tiamà.
ex : jour = giorno = diornu.
A noter, pour ce dernier vocable, que là encore nous sommes plus proche du latin (dies, diurnus) en corse qu'en italien. Ce qui n'empêche pas les corsisants d'écrire ghjornu et chiamà. 2
On verra aisément qu'un texte dans lequel cette règle générale est appliquée diffère considérablement, par cela même, d'un texte italien. 3
(...)
Parmi les autres différences entre le corse et l'italien, on peut noter l'article. (...) C'est une des particularités qui rapprochent le corse du portugais. Il est amusant de constater que l'article féminin est identique, en fraçais et en italien d'une part, en corse et en portugais d'autre part. (...)

1 : en fait de nos jours vechju. L'écriture vecchiu est en effet très contestable (cch donne le son [k] et non [tj]) et a d'ailleurs disparu.
Pour ce qui est des graphies trinaires ghj et chj actuelles, je ne vois pas en vertu de quoi il ne serait pas possible de décréter par convention qu'ils donnent respectivement les sons [dj] et [tj]. Le français utilisent bien les graphies binaires ph et ch pour traduire les sons [f] et [ʃ]. L'écriture n'est rien d'autre qu'un ensemble de conventions qui associent des graphies à des sons ! L'italien utilise ch et gh devant e ou i pour assurer les sons [k] (chianti [kj'anti]) et [g] (ghitarra [git'ara]) là où le français ignorant l'italien lirait [ʃj'anti] et [ʒit'ara].
2 : En fait de nos jours chjamà. Même remarque qu'en note 1.
3 : C'est heureux puisque tel était le but recherché et quasi avoué !


Textes comparťs

Italien

Un giorno, eravamo andati a mangiare dalla nostra parente. Verso la mezzanotte, come ce ne tornavamo, passando per il poggio che marcava press'a poco la metà del nostro viaggio e come non sapevamo più se fosse ancora oggi o già domani, il vecchio gallo, che conoscevamo bene per averlo spesso scontrato di giorno, si mise a cantare.

Italien modifié

Un ghjornu, ci n'èramu andati à manghjà ne a nostra parente. Voltu * mezanotte, cume no' ci ne riturnàvamu, passendu per u poghju chì mercava à pocu pressu a metà di u nostru viaghju è cume no' un sapìamu più s'ella era (fussi) sempre oghje o digià dumane, u vecchiu ** ghjallu chè no cunniscìamu bè per avellu spessu scontru di ghjornu, si messe à cantà.

Remarque du Webmaestru
Dans la version originale, les accents (sauf en finale) sont absents.
* : Il est écrit dans les deux versions corses vortu. Cela est sans doute dû au fait que le l se prononce parfois r dans certaines régions ...
** : Effectivement ancienne écriture qui a logiquement disparu : à présent on écrit vechju.

Corse véritable

Un diornu (1), ci n'èramu andati à mandià (2) ne a nostra parente. Voltu mezanotte, cume no' ci ne riturnàvamu, passendu per u poddiu (3) chì mercava à pocu pressu a metà di u nostru viatiu (4) e cume no' un sapìamu più s'ella era (fussi) sempre hoddie (5) o digià dumane, u vettiu (6) diallu chè no cunniscìamu bè per avellu spessu scontru di diornu, si messe à cantà.

En latin :
(1) diurnus
(2) manducare
(3) podium
(4) viaticum
(5) hodie
(6) vetus

Prononciation figurée du corse

undj'ɔrnu, ʧin'er„mu and'adi ammandj'a nɛ an'ostra bar'ɛntɛ. B'oltu medzan'ɔttɛ, k'umɛ nɔ djinɛ ridurn'aw„mu, pass'ɛndu bɛrub'odju ki mɛrk'awa app'ɔgu br'essu am'eda di un'ostru wi'adju ɛ k'umɛ nɔ un sab'i„mubju sɛll'era z'ɛmprɛ 'odjɛ ɔ (d)'iʤa dum'„nɛ, u w'etju j'allu gɛ nɔ gunniʃ'i„mu w'ɛ pɛraw'ɛllu sp'ɛssu sk'ɔntru (d)i j'ɔrnou, sim'ɛssɛ akkant'a


Il faut noter, en ce qui concerne les conjugaisons que Jean Albertini écrit é pour il est et donc e pour et (conforme à ce que propose désormais Pascal Marchetti), haddiu pour j'ai, hai, ha et hanu pour tu as, il a, ils ont.

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